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Tribunes

Collapsologie, les choses de la vie

Paul Blume

Les passagers dorment. Dépassées la périphérie, la zone industrielle, l’insipide autoroute. La départementale serpente sous un soleil d’automne. La brume matinale se dissipe.

On accélère.

Il n’y a personne, le moteur conçu pour faire dix fois mieux ronronne de puissance.

On accélère.

Il ne peut y avoir d’obstacle. La douceur de l’imaginaire d’un monde infini, infiniment généreux, de l’invulnérabilité de la technologie, de la prodigalité de la nature ne laisse place à aucune ombre.

On accélère.

Que se taisent les oiseaux de mauvaise augure, les chantres de la prudence, les curés de la systémique. Rien ne nous est interdit.

On accélère.

Bien sûr, cela tangue un peu. A partir d’une certaine vitesse, on vole presque. On pense échapper aux contraintes de la physique mécanique. On quitte presque le sol en s’intégrant dans un ciel radieux.

On accélère.

On rêve. On rêvasse. On se rappelle que dans « Les choses de la vie » (réalisé par Claude Sautet en 1970), c’est Boby Lapointe qui conduisait la bétaillère. C’est dingue, c’est Boby Lapointe qui … « merde » la bétaillère ! L’obstacle !

Tout s’accélère.

Les neurones s’affolent, la tension monte, la concentration est à son paroxysme. L’imprévu. Ou ce que l’on n’a pas voulu prévoir…

L’obstacle, la bétaillère, le mur,… et ce sentiment que LE moment est venu. Adieu le soleil d’automne. Que restera-t-il de la puissante machine ? Comment s’en sortiront les passagers ? Que faire ?

Tout s’accélère.

Le ciel s’obscurcit, les orages pointent à l’horizon, les oiseaux se taisent, le futur ne sera plus ce qu’il était.

Tout s’accélère.

A l’évidence, il eu fallu freiner beaucoup plus tôt. Mais le pied est toujours sur l’accélérateur. Même extraordinairement rapides, les neurones ne peuvent « avoir eu » le bon réflexe. Le passé ne s’écrit pas.

Tout s’accélère.

En une fraction de seconde, l’analyse ! Vitesse, tenue de route, largeur disponible, où est le frein ?

Tout s’accélère.

Que restera-t-il de nos amours ? Des poèmes et chansons aimés ? Qui regardera les innombrables photos ? Angoisse.

Tout s’accélère.

On en est là.

A nous d’écrire la suite de l’histoire. Il nous faut choisir. Soit on accélère encore, soit on décélère le plus rapidement possible. Décélérer, freiner, piler, mais en aucun cas ré-accélérer.

Un choix binaire.

D’un côté, le suicide assumé. De toute façon on ne s’en sortira pas. Autant ne pas souffrir. Que s’enrichissent encore les plus riches. On verra ce qui restera.

De l’autre, la recherche d’un « sauve ce que l’on peut ». La compréhension du contexte.

A droite de la bétaillère, même à vitesse fortement réduite, aucune chance. Le mur de la ferme…

A gauche, le champ. Risques de tonneaux, si on arrive à éviter la bétaillère, qui, elle, avance de son pas d’obstacle inéluctable…

A l’échelle du temps de l’Anthropocène, l’étude des risques d’effondrement – ou collapsologie – ce sont ces milliardièmes de seconde qui font la différence.

La route est en partie luisante. Premières petites gelées au sol, ne pas bloquer les roues !

On en est là. Juste là. Rien ne sert de réécrire le passé. Les pensées philosophiques, économiques et politiques des années de folles croissances sont définitivement obsolètes.

Tout est à écrire ou réécrire. Y compris les éco-féminismes, éco-socialismes, éco-libéralismes, éco- quoi que ce soit.

L’obstacle est là. Partir à l’assaut du Palais d’hiver ne sert à rien. Formuler des propositions alléchantes dans un monde qui s’effondre, c’est accélérer «les choses de la vie ».

Même le volant ne répond plus comme prévu. La boîte de vitesse va-t-elle résister à si haut régime moteur ? Décélérer n’est pas facile avec le pied sur l’accélérateur…

Parmi les outils susceptibles d’aider : la compréhension du système, la surveillance continue des indices de risques, l’adaptation continue, la bienveillance, l’entraide.

Toute démarche qui n’intègre pas la priorité :
. à l’arrêt de la destruction de la biodiversité,
. à la réduction de la préemption des ressources,
. à la réduction du recours aux énergies fossiles,
. à la réduction des activités – de quelques ordres que ce soit – fortement émettrices de CO2,
accélère un processus mortifère.

Les adaptations de la conduite sont à inventer. Et à réinventer à chaque moment sur la route glissante des choses de la vie.

Il est plus que temps de s’y mettre.

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Contribution

Comment perdre la guerre ?

Quelle chute à l’histoire industrielle ?

Paul Blume
co-animateur du groupe de réflexion 1

Comment ne pas être détruits par nous-mêmes ?
Nous menons une guerre contre la nature et si nous gagnons nous sommes perdus

Hubert Reeves
2

Image Sasint – pixabay

Une fois l’élan pris, on n’a plus le choix. Rien ne sert de regretter l’impréparation; le possible mauvais calcul de la distance. Il ne reste que la possibilité de chuter et d’amortir le choc.

L’urgence est dépassée

Il devient de plus en plus compliqué d’évoquer :
la biodiversité 3, le climat 4, les épidémies 5, l’agriculture 6, l’alimentation 7, l’accès à l’eau potable 8, l’accès aux ressources 9, l’accès aux énergies fossiles 10, les pollutions 11, la finance internationale 12, … sans envisager des risques imminents d’effondrement.

Pourtant, les principaux courants de la pensée moderne semblent incapables d’intégrer cette finitude de la société industrielle. Les représentations politiques et sociales des philosophies nées pendant la croissance (l’élan…) continuent de chercher des réponses à des questions qui ne se posent plus.

Et de continuer de mener cette guerre mortifère à la nature…

On continue de tordre les réalités biologiques, chimiques, physiques au profit des idéologies consuméristes et au mépris de l’indispensable prise de conscience de l’instant historique (la chute en cours…). Les différents bataillons de l’écologie politique, les missiles bolsonaro-trumpistes, les diverses unités néo-libérales ou anti-capitalistes s’engagent en formations dispersées dans des batailles perdues d’avance.

Nous n’avons plus le temps !

Occulter l’état du terrain n’a aucun effet sur le pronostic de la bataille. Se priver d’un diagnostic empêche la recherche de potentielles adaptations. Que celles-ci relèvent plus de la médecine de catastrophe que d’une enthousiasmante villégiature n’y change rien.

Nous devons absolument perdre.

Nos munitions – CO2, pollutions diverses, atteintes à la biodiversité, épuisement des ressources … – se retournent contre nous. L’air que nous respirons, l’eau de pluie, les terres qui supportent notre agriculture, les océans de nos réserves halieutiques sont pollués. Vivre devient de plus en plus dangereux … 13

Désengagement unilatéral immédiat.

Perdre cette guerre, telle est notre gageure. Ralentir, s’arrêter, reculer avec humilité. L’homo économicus ne dominera pas la nature.

Il est plus qu’urgent de désengager nos GES (gaz à effet de serre), nos pollutions (microparticules, molécules diverses, pesticides, plastiques, engrais chimiques…), notre aviation (vacances, conférences, mini-trips, transport …), notre marine (macro-conteneurs, chalutiers industriels, villes-croisières, …) etc… ; de réduire drastiquement notre consommation d’énergies fossiles (transports, productions industrielles, agriculture mécanisée, …), notre occupation territoriale (béton, déforestations, routes, …).

La liste de ces indispensables désengagements est longue et les conséquences à court terme extrêmement peu enchanteresses. Cela implique d’énormes sacrifices. En terme de libertés, d’emplois, de qualité de vie, de confort.

Mais nous n’avons plus le choix.

Il n’y aura pas d’armistice ! Pas de négociations

En plus de la puissance de feu de ces armes qui se retournent contre nous, s’annoncent des basculements qui nous entraînent vers de profondes modifications des conditions même de toute vie sur terre.

Pour ne reprendre que l’aspect climatique, et ses conséquences directes, c’est l’habitabilité d’aires géographiques énormes qui est remise en cause. Sans compter que les zones les moins touchées vivront des écarts de températures et d’hygrométrie difficilement supportables pour l’être humain et cela plusieurs fois par an. 14

Tomber les armes. Assumer et s’adapter.

Il y aura de la casse, on le sait. Et qui viendra s’ajouter aux inégalités économiques et sociales déjà existantes. Aux conflits régionaux et aux guerres civiles. Aux injustices, à la paupérisation et aux famines.

L’enjeu est d’amortir, atténuer, s’adapter et éviter ce qui est encore évitable.

Les moyens dérisoires mais indispensables se nomment : entraide, solidarité, sobriété, ingéniosité, courage, humilité.

Avec quel commandement ? Quelles troupes ?

A voir les décisions des structures étatiques et supra-étatiques face à la pandémie de Covid-19, on peut raisonnablement se poser des questions quant à la responsabilité des femmes et des hommes censés orchestrer ce retournement de paradigme.

La part la plus importante des citoyennes et citoyens n’est, à l’évidence, pas non plus du tout partie prenante de cet ultime combat.

Mobiliser implique de conscientiser

Nous nous sommes gargarisés pendant des décennies d’économie circulaire, d’économie ou croissance verte, de transition positive, de résilience globale, de développement durable, d’énergies renouvelables, de gestes quotidiens, de sobriété joyeuse sans détourner, fût-ce de quelques millimètres nos canons de l’ennemi : la vie.

Soit nous mettons en place les parachutes, les canots de sauvetage, les abris, les procédures sanitaires, les répartitions des ressources, … avec comme objectif commun d’encaisser solidairement les chocs;
soit, comme nous le dit Gaël Giraud 15 :

… les images qui sont à la fin de la bible, dans le livre l’Apocalypse, ne seront plus à lire de manière allégorique, pour aider le lecteur à grandir spirituellement, mais de manière littérale, c’est-à-dire un véritable désastre humanitaire.

https://www.youtube.com/watch?v=l2RwN1U9lac
  1. http://cud.reseautransition.be/[]
  2. http://www.humanite-biodiversite.fr/article/hubert-reeves-invite-par-une-association-affiliee-a-la-notre[]
  3. Comment stopper la 6ème extinction de masse ? Jean Marc Gancille | TEDxRéunion[]
  4. Focus climat – plus de 2 degrés[]
  5. La destruction des écosystèmes par l’humain favorise l’émergence d’épidémies – Courrier international[]
  6. Notre système alimentaire actuel ne peut nourrir que 3.4 milliards de personnes de manière durable – Jonathan Paiano[]
  7. Le secrétaire général de l’ONU met en garde contre une crise alimentaire mondiale[]
  8. L’eau, élément essentiel de la solution aux changements climatiques – ONU[]
  9. En cinquante ans, l’extraction de ressources a plus que triplé dans le monde – Julien Guillot et Nathan Mann[]
  10. La crise du Covid-19 accélère le « déclin final » des énergies fossiles, selon Carbon Tracker[]
  11. Arctique: après le micro-plastique, les fibres de jeans – Bob Weber[]
  12. Le changement climatique causera la prochaine crise financière – Courrier international[]
  13. de futures zoonoses ?[]
  14. L’effondrement de la civilisation est le résultat le plus probable selon des climatologues éminents – pdf[]
  15. Gaël Giraud dans la veille documentaire[]