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Risques accrus de stress hydrique en Belgique

Alain Adriaens et Eric Van Poelvoorde
Chercheurs associés ETOPIA – mai 2020

Diagnostic territorial

Initialement, une région est dite en stress hydrique quand, pour la population qui vit sur le territoire, l’eau disponible est en pénurie ou proche de la pénurie. Vous serez peut-être surpris d’apprendre que la Belgique est très mal positionnée quand on mesure le stress hydrique de son territoire. En effet, avec 11,4 millions d’habitant sur 30.000km² et une pluviosité moyenne de 800mm/an la quantité d’eau disponible par habitant est très faible. Il faut rajouter à ce constat le paramètre de la consommation d’eau disponible par les activités humaines et qui peut plus ou moins entamer la ressource disponible (voir annexe1 -Etude du WRI d’août 2019)

Et encore, les situations sont fort différentes entre le nord et le sud du pays puisque les 6,62 millions de Flamands vivent sur 13.625km² où ne tombe que 700mm eau/an alors que les 3,63 millions de Wallons vivent sur 16.901km² ou il pleut parfois plus de 1.400mm/an (voir carte IRM ci-contre).

Seule, la Flandre serait donc en grave stress hydrique mais, heureusement, l’Escaut, la Meuse, la Senne… coulent du sud vers le nord et la solidarité hydrique ne s’est jamais démentie…

Évolutions futures suite au dérèglement climatique

A priori, le dérèglement climatique qui se caractérise par une augmentation globale de la température terrestre induit aussi une augmentation des précipitations (mers plus chaudes, provoquant une évaporation plus grande). Mais le déréglement subi est très différent selon les régions et territoires, avec parfois plus de pluies, parfois plus de sécheresses et toujours des perturbations du cycle de l’eau tel que connu auparavant. Nous allons essayer d’évaluer ci après ce qui semble se préparer dans la Biorégion qui est la nôtre.

Augmentation globale des températures

On constate sur le graphique ci-desous que, depuis la fin du XIXe siècle (1890), la température moyenne à Uccle a déjà augmenté de 2,5°C, avec une accélération depuis 1970.

Répartition saisonnière des pluies et températures sur les années 2017-2018-2019

Les changements les plus significatifs s’observent ces dernières années. Pour évaluer cette évolution, nous allons comparer les saisons de ces 3 denières années avec la moyenne 1981-2010 (qui a déjà subi une augmentation de près de 2°C). Il est important de le mesurer selon les saisons car leur impact sur la végétation et l’approvisionnement disponible des réserves d’eau est fort différent.

Voici regroupées sous forme de tableau les données des 3 années 2017/2018/2019 (Compilation personnelle à partir des bilans climatologiques IRM – https://www.meteo.be/fr/climat/bilans–climatologiques/2017/hiver–2017).

Températures : Si l’on regroupe les données selon le saisons, on observe que, sur 3 ans, les hivers sont en moyenne plus chauds de 0,7°C, les printemps de 1,0°C, les étés de 1,7°C et les automnes de 0,7°C, avec donc une augmentation plus marquée les saisons chaudes (avec l’été 2018 qui a battu tous les records depuis que les observations météorologiques existent dans notre pays – voir annexe 2).

Précipitations : Pour ce qui est des précipitations, on mesure :

3 hivers : – 94,4mm ;
3 printemps : – 128,2mm ;
3 étés : – 160,4mm ;
3 automnes : – 55,4mm ;

On observe donc au total une baisse annuelle moyenne de 110 mm, soit 17% de moins par rapport à la moyenne historique (30 ans) de 852mm (voir annexe 2, la carte hydrique de la sécheresse exceptionelle du printemps/été 2019).

On constate aussi que, sur 3 ans, la température a encore augmenté de 1,025°C par rapport à la période 1981-2010, c’est surtout en été que ce fut le plus marqué (+1,7°C). De même, si l’on mesure de moindres précipitations de 110mm/an, c’est surtout les étés qui sont secs, avec –160,4mm.

Enfin, si historiquement, il y avait à Uccle 7,5 jours dits d’hiver (basses tempréatures, précipitations neigeuses..), les 4 dernières années ont enregistré respectivement 2, 4, 6 et 2 jours d’hiver. Même sur les hauts plataux ardennais, la réduction des jours de neige est constatée (au grand dam des amateurs de sports d’hiver).

Or, pour réalimenter les nappes phréatiques, c’est la lente fonte de la neige qui permet à l’eau de percoler, contrairement aux pluies (d’ailleurs plus violentes et surtout hivernales) qui ruissellent vers les fonds de vallée (où elles provoquent parfois des inondations, surtout si le sol est imperméabilisé ou compacté par des pratiques agricoles non adaptées) et puis vers la mer. Elles sont donc beaucoup moins utilisables pour la végétation et pour les usages humains.

En conclusion

Il apparaît au vu de cette rapide analyse qu’en Belgique, le dérèglement climatique a eu pour conséquence une augmentation des températures de 2,5°C sur 130 ans dont 1,5°C sur ces seules 50 dernières années. Les précipitations, quant à elles, ont très légèrement augmenté ves la fin du XXsiècle mais diminuent sensiblement depuis une dizaine d’années. Cette baisse se fait surtout sentir pendant les saisons estivales.

Si cette tendance persiste (et rien ne laisse présager une stabilisation), il est fort à craindre que le stress hydrique déjà élevé en Belgique (annexe 1) s’accroisse encore.

Le facteur aggravant d’une consommation trop importante d’eau nous préoccupe également. Tant la production industrielle, que les usages agricoles actuels, n’intègrent pas les risques de stress hydrique du pays dans leur consommation. Cette ignorance de la fragilité des ressources, liée aux effets observés du dérèglement climatique doit nous obliger à réfléchir d’urgence aux mesures à prendre afin d’assurer une résilience seule à même de garantir une sécurité hydrique pour l’ensemble de la population.

Une veille attentive et l’établissement d’un diagnostic territorial strict des ressources en eau potable et de leur consommation doivent être menés rapidement par les autorités publiques. Une politique de réduction de la consommation et du gaspillage par les plus gros consommateurs doit aller de pair avec la protection absolue des ressources en eau de surface et souterraine. Une éradication rapide des pollutions des eaux doit être menée, en parallèle avec la reconstitution des écosystèmes aquatiques de surface (arrêt du drainage, creusement de fossés, mares, étangs, …) en lien avec la modification urgente des pratiques agricoles actuelles et de la constitution de stockages (citernes d’eau) publics et privés.

Enfin, nous plaidons aussi pour la mise sur pied de conseils participatifs de sécurité hydrique par bassin hydrographiques, liés à des contrats de rivière, seuls à même de responsabiliser tous les acteurs et consommateurs du territoire, à la nécessiter de changer les comportement et de développer une écorésilience territoriale locale et solidaire, pour se préparer collectivement au mieux aux chocs et tempêtes qui arrivent.

Mise à jour des données (2 mai 2020)

Ce qui précède a été rédigé au début mars 2020, dans la perceptive d’une réunion de coordination publique sur les risques hydriques qui devait se tenir le 20 mars 2020 à l’initiative de Riccardo Petrella. Comme tant d’autres, cette réunion a été reportée vu les mesures de sécurité sanitaires liées à la pandémie du Covid-19.

Depuis lors, les données météorologique de l’hiver 2019 (décembre/janvier/février) ainsi que les mois de mars et d’avril 2020 ont été rendues publique par l’IRM.

Même si d’aussi courtes périodes ne sont pas statistiquement probantes, nous les avons reprises afin de vérifier si elles s’inscrivaient dans la ligne de ce qui a été décrit ci-dessus ou si elles s’en éloignaient. Les voici analysées, selon le même principe :

Il se confirme donc que cet hiver fut très doux, avec des pécipitations dans la normale, juste un peu supérieure à la moyenne trentenaire. Par contre, dès avril, les températures se sont mises à augmenter (et plus encore les t° maximales qui furent de 18,3°, soit 4,1°C supérieures à la normale (ce qui en amena plus d’un.e à se découvrir de plus d’un fil…). Du 15 mars au 27 avril, il n’est tombé que 5mm de pluie à Uccle (au lieu d’environ 100), ce qui a provoqué un stress hydrique pour certaines cultures.

A nouveau, l’hiver 2019 – 2020 fut tellement doux que l’on n’obseva que 2 jours de neige à Uccle, contre une moyenne trentenaire de 12,9 (avec des maxima de 21 jours).

Donc, la réalimentation des nappes ne fut pas bonne, d’autant plus que les pluies sont tombées souvent lors d’orages (là encore en nombre exceptionnel pour l’hiver où il n’y a d’habitude que 10 orages sur les 3 mois).

Ces derniers mois n’ont donc fait que valider notre analyse et renforcent donc nos conclusions de très forte attention à apporter à l’évolution de cette situation et surtout au mesures à prendre en urgence par les pouvoirs publics.

Il reste évident que nous continuons à assurer une veille ‘citoyenne ‘ par rapport à cette situation et ne manqueront pas de communiquer sur nos conclusions.


Annexe 1 : la Belgique connaît un fort stress hydrique

En août 2019 le think tank World Resources Institutes publiait une étude sur les risques de pénurie et stress hydrique des pays, en fonction de leur approvisionnement (pluies) et de leur consommation en eau. La Belgique est classée en 23ème (mauvaise) position sur 164 pays ayant le plus de risque de pénurie d’eau. C’est le pays le plus mal classé d’Europe occidentale et se range dans la catégorie pays ayant un haut niveau de stress hydrique: 40% de l’approvisionnement disponible est utilisé chaque année : par l’agriculture (70%), l’industrie (20%) et les ménages et le tertiaire (10%).

Plus exposée que les autres régions, la Flandre doit se préparer à de graves pénuries (démographie en croissance et besoins de consommation d’eau démultipliés…).

Annexe 2 : la sécheresse exceptionnelle du printemps/été 2018