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Recension

Comment sauver le genre humain

Essai politique
de Paul Jorion & Vincent Burnand-Galpin
Fayard, 2020.

Recension par Cédric Chevalier,
coauteur de Déclarons l’État d’Urgence écologique (Éditions Luc Pire 2020)

Pour Joseph Tainter, théoricien de l’effondrement, la théorie du conflit problématise l’État comme institution coercitive de la domination et de l’exploitation.

La théorie de l’intégration en fait une solution : l’institution consensuelle des intérêts sociaux partagés.

Dépassant ces visions limitées, le philosophe Michel Foucault rejette l’idée d’État comme trop abstraite et se concentre sur les modes d’exercice pratiques du pouvoir, la gouvernementalité.

Partageant le constat des risques existentiels, nos auteurs proposent ainsi une nouvelle gouvernementalité de l’urgence : un effort de guerre écologique via un État planificateur repensé.

L’ouvrage bousculera les certitudes des « collapsonautes » institutionnellement résignés. L’État étant l’organisation humaine la plus puissante de l’histoire, les dégoûtés doivent expliquer pourquoi ils l’abandonneraient aux dégoûtants.

Malgré une histoire étatique écodestructrice, Jorion et Burnand-Galpin écrivent qu’un État anti-collapse est encore possible, nécessaire et souhaitable.

Nous n’avons pas mille ans mais dix.

Avec un réalisme enraciné dans notre sol –les gens, idées et institutions tels qu’ils sont–, l’essai referme systématiquement des portes : déni, résignation, citoyennisme, survivalisme, révolution, abandon de la technologie et des marchés financiers, écologisme graduel, utopies ou eschatologies.

Exit bien sûr capitalisme, économisme et profit, vive une politique des fins et non des moyens. Une seule porte reste ouverte : nous vivrons ou nous périrons tous ensemble.

Le citoyen a besoin de l’État, l’État a besoin du citoyen.

Comme le dit Bruno Latour, le citoyen est la clef pour recharger l’État de nouvelles pratiques.

A lire d’urgence pour nous retrousser les manches et ne pas nous complaire dans le fatalisme.

L’État c’est nous.

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Contribution

La « croissance verte » ne repose sur aucun fondement scientifique

Lectures essentielles

par Cédric Chevalier

Le caractère écologiquement insoutenable de la trajectoire sociétale belge, européenne et mondiale, est largement documenté scientifiquement depuis plusieurs décennies. La possibilité de la poursuite de la croissance, impliquée notamment par les politiques régionales, nationales et européennes officielles (qui continuent à en faire l’objectif politique principal dans leurs textes stratégiques), repose sur un mécanisme postulé, le découplage absolu. Avec le découplage absolu hypothétique, on peut rebaptiser la croissance, « croissance verte« , c’est-à-dire une forme hypothétique de « croissance soutenable ».

Il est donc essentiel de comprendre les tenants et les aboutissants de ce mécanisme si on veut inscrire la politique dans le réel, et dans l’intérêt général. L’enjeu n’est ni plus ni moins la possibilité de maintenir des sociétés humaines prospères sur la Terre (et dans notre pays). Le découplage absolu est une hypothèse qui exprime la possibilité que le PIB (tel que calculé actuellement) d’une zone géographique puisse continuer à croître tout en réduisant simultanément son empreinte écologique (ou pression environnementale globale), sur une période donnée.

Jusqu’à présent de nombreux découplages relatifs ont été observés, ce qui signifie que les impacts environnementaux croissaient certes, mais moins vite que le PIB. A partir du moment où une économie est insoutenable, un découplage relatif ne ramène pas l’économie sous le seuil de soutenabilité, toute croissance du PIB avec un découplage relatif aggrave la situation écologique. Il faut pour éviter cela un découplage absolu. Si on analyse la situation sous contrainte de maintenir la croissance économique, on comprend dès lors que ce découplage absolu soit vu comme une sorte de « Graal » par de nombreux rapports officiels (Global Resource Outlook 2019 de l’International Resources Panel par exemple).

Si des découplages absolus locaux (de courte durée, pour un nombre limité de variables environnementales et pour certaines entreprises, industries ou économies nationales) ont pu être observés, aucun découplage absolu général (de longue durée, pour un nombre représentatif de variables environnementales et pour l’ensemble de l’économie mondialisée) n’a été observé malgré tous les efforts en ce sens. Pourquoi contraindre l’observation à l’économie mondialisée ? Tout simplement parce que l’économie est mondialisée, et que l’observation de découplages locaux ne résout pas l’essentiel de la problématique de l’empreinte écologique. Il est de peu d’intérêt de déverser les déchets d’une ville dans une autre ville pour obtenir un découplage absolu local. Le climat, par exemple, est un phénomène qui a un caractère mondial et seul un découplage absolu des émissions de gaz à effet de serre mondiales par rapport à la croissance du PIB mondial peut infléchir le réchauffement climatique, sous contrainte de conserver l’objectif de croissance économique.

L’absence de preuve de découplage absolu général ne prouve pas son impossibilité future (on ne peut jamais prouver que quelque chose est à jamais impossible stricto sensu en logique) mais les faits empiriques actuels ne contiennent aucun élément tangible indiquant le moindre début de possibilité. De la même manière, on ne trouve aucun raisonnement théorique crédible permettant de valider la faisabilité du découplage absolu en principe. Même la fusion nucléaire n’est pas de nature à résoudre le problème de la croissance économique dès lors qu’un bulldozer électrique peut très bien raser une forêt pour y construire un centre commercial. L’absence d’avion avant 1900 ne prouvait pas que le vol était impossible, mais la faisabilité du vol avait déjà été démontrée empiriquement avant 1900, ce qui n’est pas le cas du découplage absolu, dont on ignore par quel mécanisme biophysique réel il pourrait advenir.

Certains diront « oui mais le PIB est une convention, un indicateur construit, changeons de convention et nous pourrons maintenir la croissance ! » Voilà une très singulière conception du langage et des choses. A nouveau, il ne s’agit pas de remettre en question la volonté de croissance économique matérielle et quantitative, mais de formuler une redéfinition du PIB pour qu’on puisse le faire croitre mathématiquement tout en abaissant l’empreinte écologique.

Si un tel indicateur est possible et a le moindre sens pour le gouvernement des sociétés, il n’importera plus qu’il croisse effectivement. Mais cette critique manque son but : le problème n’est pas que les politiques règlent volontairement le thermostat de la croissance économique (ce dont ils rêveraient et ce à quoi ils n’ont pas accès heureusement, vu ce qui précède). Le problème est que l’essentiel de la pensée économique dominante, qui guide la politique actuelle, est fondée sur une démarche qui vise à faire le maximum pour obtenir une croissance du PIB en retour. La croissance du PIB est ardemment souhaitée, voulue, et les politiques sont conçues pour la maximiser. Dès lors ne tirons pas sur l’indicateur mais sur le phénomène qu’il mesure : la croissance matérielle, quantitative, perpétuelle, de la sphère des activités économiques humaines sur la planète. Cette croissance-là ne semble s’accompagner d’aucun découplage, et il n’y aucune raison de croire qu’il en sera jamais autrement.

Dès lors, une conclusion s’impose : la croyance en le découplage, et donc en la possibilité de la croissance verte, est rationnellement et scientifiquement injustifiable. Éthiquement, sans preuve de découplage absolu, vu notre trajectoire insoutenable et vu les faits empiriques qui démontrent l’étroite corrélation entre croissance du PIB et empreinte environnementale et l’absence de démonstration théorique de la faisabilité du découplage absolu, il semble pour le moins interpellant, si pas criminel, de continuer à ne pas remettre en question l’objectif ultime de la croissance. En histoire et en sociologie, une idée qui ne souffre pas de contestation et qui se maintient face aux démentis du réel est appelée un dogme. Quand un dogme concerne la prospérité et la santé humaine, et qu’il n’est pas fondé sur le réel, il peut provoquer des destructions matérielles et humaines considérables (et ces destructions sont particulièrement bien documentées par la science).

On peut constater que la Commission européenne continue à axer son Green Deal sur cette croissance verte, contre les meilleures données scientifiques, sans parler des autres gouvernements en Europe et dans le monde, et en Belgique.

De facto, la croyance en le découplage et donc la faisabilité d’une croissance « verte » peut s’assimiler à une sorte de théorie moyen-ageuse de la Terre plate, qui domine notre imaginaire et nous confine dans une impasse… malgré tous les démentis du réel.

Nous continuons à chérir les effets dont nous ignorons les causes en somme…

Mais comme pour Copernic et Galilée, les scientifiques, patients, accumulent les données. De plus en plus de personnes éduquées peuvent observer elles-mêmes les résultats de la science, qui sont réplicables et falsifiables, et en conclure que la croissance verte est une illusion, qui ne permettra pas de sauver le dogme de la croissance.

Des livres entiers ont été écrits sur ces périodes d’aveuglement historique à la science. Il semble que malgré le Siècle des Lumières, nous n’y échappions toujours pas.

Vous trouverez ci-dessous de nouvelles études scientifiques qui actualisent les constats précités.

Je vous en souhaite une bonne lecture,

Cédric Chevalier

Coauteur de Déclarons l’Etat d’Urgence écologique

NB : comme la science est fondée sur le débat contradictoire basé sur les faits, j’invite évidemment chacun à partager toute formalisation théorique ou analyse empirique qui démentirait les constats précités.

Lectures essentielles

« Les chercheurs du BIOS constatent qu’il y a certainement des cas évidents où l’utilisation des ressources semble diminuer alors que le PIB augmente. Mais ces cas sont limités à des secteurs économiques spécifiques ou à des régions géographiques particulières, et sont toujours liés à une intensification de l’utilisation des ressources ailleurs.

Le problème est qu’il n’y a « aucune preuve d’un découplage absolu et continu des ressources au niveau mondial ». […]L’étude a passé en revue 179 études scientifiques sur le découplage publiées entre 1990 et 2019 et a constaté, en bref, que : « Les faits ne suggèrent pas qu’un découplage vers la durabilité écologique est en train de se faire à une échelle mondiale (ou même régionale). »

Le découplage n’est donc pas un concept véritablement scientifique, affirment-ils. Il s’agit plutôt d’une simple « possibilité abstraite qu’aucune preuve empirique ne peut réfuter, mais qui, en l’absence de preuves empiriques solides ou de plans détaillés et concrets, repose en partie sur la foi ».»

Les deux articles sources :- « Raising the bar: on the type, size and timeline of a ‘successful’ decoupling » : https://www.tandfonline.com/doi/abs/10.1080/09644016.2020.1783951

« Decoupling for ecological sustainability: A categorisation and review of research literature » : https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S1462901120304342

Voir aussi, une autre étude récente en deux parties :

– « A systematic review of the evidence on decoupling of GDP, resource use and GHG emissions, part I: bibliometric and conceptual mapping » : https://iopscience.iop.org/article/10.1088/1748-9326/ab8429

– « A systematic review of the evidence on decoupling of GDP, resource use and GHG emissions, part II: synthesizing the insights » : https://iopscience.iop.org/article/10.1088/1748-9326/ab842a/meta

(Publié par Loïc Giaccone)
https://www.vice.com/fr/article/qj4z9p/la-croissance-verte-est-un-mythe?fbclid=IwAR3KCKxIJjrmKxwu1rbidfEAOnddvLZVJhM2S-yOfsd-8FORFiiKJ7idmhk

Dans la veille documentaire, voir :
http://www.cdeclin.be/docs.php?motclefspec=croissance%20verte

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Contribution

Comment perdre la guerre ?

Quelle chute à l’histoire industrielle ?

Paul Blume
co-animateur du groupe de réflexion 1

Comment ne pas être détruits par nous-mêmes ?
Nous menons une guerre contre la nature et si nous gagnons nous sommes perdus

Hubert Reeves
2

Image Sasint – pixabay

Une fois l’élan pris, on n’a plus le choix. Rien ne sert de regretter l’impréparation; le possible mauvais calcul de la distance. Il ne reste que la possibilité de chuter et d’amortir le choc.

L’urgence est dépassée

Il devient de plus en plus compliqué d’évoquer :
la biodiversité 3, le climat 4, les épidémies 5, l’agriculture 6, l’alimentation 7, l’accès à l’eau potable 8, l’accès aux ressources 9, l’accès aux énergies fossiles 10, les pollutions 11, la finance internationale 12, … sans envisager des risques imminents d’effondrement.

Pourtant, les principaux courants de la pensée moderne semblent incapables d’intégrer cette finitude de la société industrielle. Les représentations politiques et sociales des philosophies nées pendant la croissance (l’élan…) continuent de chercher des réponses à des questions qui ne se posent plus.

Et de continuer de mener cette guerre mortifère à la nature…

On continue de tordre les réalités biologiques, chimiques, physiques au profit des idéologies consuméristes et au mépris de l’indispensable prise de conscience de l’instant historique (la chute en cours…). Les différents bataillons de l’écologie politique, les missiles bolsonaro-trumpistes, les diverses unités néo-libérales ou anti-capitalistes s’engagent en formations dispersées dans des batailles perdues d’avance.

Nous n’avons plus le temps !

Occulter l’état du terrain n’a aucun effet sur le pronostic de la bataille. Se priver d’un diagnostic empêche la recherche de potentielles adaptations. Que celles-ci relèvent plus de la médecine de catastrophe que d’une enthousiasmante villégiature n’y change rien.

Nous devons absolument perdre.

Nos munitions – CO2, pollutions diverses, atteintes à la biodiversité, épuisement des ressources … – se retournent contre nous. L’air que nous respirons, l’eau de pluie, les terres qui supportent notre agriculture, les océans de nos réserves halieutiques sont pollués. Vivre devient de plus en plus dangereux … 13

Désengagement unilatéral immédiat.

Perdre cette guerre, telle est notre gageure. Ralentir, s’arrêter, reculer avec humilité. L’homo économicus ne dominera pas la nature.

Il est plus qu’urgent de désengager nos GES (gaz à effet de serre), nos pollutions (microparticules, molécules diverses, pesticides, plastiques, engrais chimiques…), notre aviation (vacances, conférences, mini-trips, transport …), notre marine (macro-conteneurs, chalutiers industriels, villes-croisières, …) etc… ; de réduire drastiquement notre consommation d’énergies fossiles (transports, productions industrielles, agriculture mécanisée, …), notre occupation territoriale (béton, déforestations, routes, …).

La liste de ces indispensables désengagements est longue et les conséquences à court terme extrêmement peu enchanteresses. Cela implique d’énormes sacrifices. En terme de libertés, d’emplois, de qualité de vie, de confort.

Mais nous n’avons plus le choix.

Il n’y aura pas d’armistice ! Pas de négociations

En plus de la puissance de feu de ces armes qui se retournent contre nous, s’annoncent des basculements qui nous entraînent vers de profondes modifications des conditions même de toute vie sur terre.

Pour ne reprendre que l’aspect climatique, et ses conséquences directes, c’est l’habitabilité d’aires géographiques énormes qui est remise en cause. Sans compter que les zones les moins touchées vivront des écarts de températures et d’hygrométrie difficilement supportables pour l’être humain et cela plusieurs fois par an. 14

Tomber les armes. Assumer et s’adapter.

Il y aura de la casse, on le sait. Et qui viendra s’ajouter aux inégalités économiques et sociales déjà existantes. Aux conflits régionaux et aux guerres civiles. Aux injustices, à la paupérisation et aux famines.

L’enjeu est d’amortir, atténuer, s’adapter et éviter ce qui est encore évitable.

Les moyens dérisoires mais indispensables se nomment : entraide, solidarité, sobriété, ingéniosité, courage, humilité.

Avec quel commandement ? Quelles troupes ?

A voir les décisions des structures étatiques et supra-étatiques face à la pandémie de Covid-19, on peut raisonnablement se poser des questions quant à la responsabilité des femmes et des hommes censés orchestrer ce retournement de paradigme.

La part la plus importante des citoyennes et citoyens n’est, à l’évidence, pas non plus du tout partie prenante de cet ultime combat.

Mobiliser implique de conscientiser

Nous nous sommes gargarisés pendant des décennies d’économie circulaire, d’économie ou croissance verte, de transition positive, de résilience globale, de développement durable, d’énergies renouvelables, de gestes quotidiens, de sobriété joyeuse sans détourner, fût-ce de quelques millimètres nos canons de l’ennemi : la vie.

Soit nous mettons en place les parachutes, les canots de sauvetage, les abris, les procédures sanitaires, les répartitions des ressources, … avec comme objectif commun d’encaisser solidairement les chocs;
soit, comme nous le dit Gaël Giraud 15 :

… les images qui sont à la fin de la bible, dans le livre l’Apocalypse, ne seront plus à lire de manière allégorique, pour aider le lecteur à grandir spirituellement, mais de manière littérale, c’est-à-dire un véritable désastre humanitaire.

https://www.youtube.com/watch?v=l2RwN1U9lac
  1. http://cud.reseautransition.be/[]
  2. http://www.humanite-biodiversite.fr/article/hubert-reeves-invite-par-une-association-affiliee-a-la-notre[]
  3. Comment stopper la 6ème extinction de masse ? Jean Marc Gancille | TEDxRéunion[]
  4. Focus climat – plus de 2 degrés[]
  5. La destruction des écosystèmes par l’humain favorise l’émergence d’épidémies – Courrier international[]
  6. Notre système alimentaire actuel ne peut nourrir que 3.4 milliards de personnes de manière durable – Jonathan Paiano[]
  7. Le secrétaire général de l’ONU met en garde contre une crise alimentaire mondiale[]
  8. L’eau, élément essentiel de la solution aux changements climatiques – ONU[]
  9. En cinquante ans, l’extraction de ressources a plus que triplé dans le monde – Julien Guillot et Nathan Mann[]
  10. La crise du Covid-19 accélère le « déclin final » des énergies fossiles, selon Carbon Tracker[]
  11. Arctique: après le micro-plastique, les fibres de jeans – Bob Weber[]
  12. Le changement climatique causera la prochaine crise financière – Courrier international[]
  13. de futures zoonoses ?[]
  14. L’effondrement de la civilisation est le résultat le plus probable selon des climatologues éminents – pdf[]
  15. Gaël Giraud dans la veille documentaire[]
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Document

Risques accrus de stress hydrique en Belgique

Alain Adriaens et Eric Van Poelvoorde
Chercheurs associés ETOPIA – mai 2020

Diagnostic territorial

Initialement, une région est dite en stress hydrique quand, pour la population qui vit sur le territoire, l’eau disponible est en pénurie ou proche de la pénurie. Vous serez peut-être surpris d’apprendre que la Belgique est très mal positionnée quand on mesure le stress hydrique de son territoire. En effet, avec 11,4 millions d’habitant sur 30.000km² et une pluviosité moyenne de 800mm/an la quantité d’eau disponible par habitant est très faible. Il faut rajouter à ce constat le paramètre de la consommation d’eau disponible par les activités humaines et qui peut plus ou moins entamer la ressource disponible (voir annexe1 -Etude du WRI d’août 2019)

Et encore, les situations sont fort différentes entre le nord et le sud du pays puisque les 6,62 millions de Flamands vivent sur 13.625km² où ne tombe que 700mm eau/an alors que les 3,63 millions de Wallons vivent sur 16.901km² ou il pleut parfois plus de 1.400mm/an (voir carte IRM ci-contre).

Seule, la Flandre serait donc en grave stress hydrique mais, heureusement, l’Escaut, la Meuse, la Senne… coulent du sud vers le nord et la solidarité hydrique ne s’est jamais démentie…

Évolutions futures suite au dérèglement climatique

A priori, le dérèglement climatique qui se caractérise par une augmentation globale de la température terrestre induit aussi une augmentation des précipitations (mers plus chaudes, provoquant une évaporation plus grande). Mais le déréglement subi est très différent selon les régions et territoires, avec parfois plus de pluies, parfois plus de sécheresses et toujours des perturbations du cycle de l’eau tel que connu auparavant. Nous allons essayer d’évaluer ci après ce qui semble se préparer dans la Biorégion qui est la nôtre.

Augmentation globale des températures

On constate sur le graphique ci-desous que, depuis la fin du XIXe siècle (1890), la température moyenne à Uccle a déjà augmenté de 2,5°C, avec une accélération depuis 1970.

Répartition saisonnière des pluies et températures sur les années 2017-2018-2019

Les changements les plus significatifs s’observent ces dernières années. Pour évaluer cette évolution, nous allons comparer les saisons de ces 3 denières années avec la moyenne 1981-2010 (qui a déjà subi une augmentation de près de 2°C). Il est important de le mesurer selon les saisons car leur impact sur la végétation et l’approvisionnement disponible des réserves d’eau est fort différent.

Voici regroupées sous forme de tableau les données des 3 années 2017/2018/2019 (Compilation personnelle à partir des bilans climatologiques IRM – https://www.meteo.be/fr/climat/bilans–climatologiques/2017/hiver–2017).

Températures : Si l’on regroupe les données selon le saisons, on observe que, sur 3 ans, les hivers sont en moyenne plus chauds de 0,7°C, les printemps de 1,0°C, les étés de 1,7°C et les automnes de 0,7°C, avec donc une augmentation plus marquée les saisons chaudes (avec l’été 2018 qui a battu tous les records depuis que les observations météorologiques existent dans notre pays – voir annexe 2).

Précipitations : Pour ce qui est des précipitations, on mesure :

3 hivers : – 94,4mm ;
3 printemps : – 128,2mm ;
3 étés : – 160,4mm ;
3 automnes : – 55,4mm ;

On observe donc au total une baisse annuelle moyenne de 110 mm, soit 17% de moins par rapport à la moyenne historique (30 ans) de 852mm (voir annexe 2, la carte hydrique de la sécheresse exceptionelle du printemps/été 2019).

On constate aussi que, sur 3 ans, la température a encore augmenté de 1,025°C par rapport à la période 1981-2010, c’est surtout en été que ce fut le plus marqué (+1,7°C). De même, si l’on mesure de moindres précipitations de 110mm/an, c’est surtout les étés qui sont secs, avec –160,4mm.

Enfin, si historiquement, il y avait à Uccle 7,5 jours dits d’hiver (basses tempréatures, précipitations neigeuses..), les 4 dernières années ont enregistré respectivement 2, 4, 6 et 2 jours d’hiver. Même sur les hauts plataux ardennais, la réduction des jours de neige est constatée (au grand dam des amateurs de sports d’hiver).

Or, pour réalimenter les nappes phréatiques, c’est la lente fonte de la neige qui permet à l’eau de percoler, contrairement aux pluies (d’ailleurs plus violentes et surtout hivernales) qui ruissellent vers les fonds de vallée (où elles provoquent parfois des inondations, surtout si le sol est imperméabilisé ou compacté par des pratiques agricoles non adaptées) et puis vers la mer. Elles sont donc beaucoup moins utilisables pour la végétation et pour les usages humains.

En conclusion

Il apparaît au vu de cette rapide analyse qu’en Belgique, le dérèglement climatique a eu pour conséquence une augmentation des températures de 2,5°C sur 130 ans dont 1,5°C sur ces seules 50 dernières années. Les précipitations, quant à elles, ont très légèrement augmenté ves la fin du XXsiècle mais diminuent sensiblement depuis une dizaine d’années. Cette baisse se fait surtout sentir pendant les saisons estivales.

Si cette tendance persiste (et rien ne laisse présager une stabilisation), il est fort à craindre que le stress hydrique déjà élevé en Belgique (annexe 1) s’accroisse encore.

Le facteur aggravant d’une consommation trop importante d’eau nous préoccupe également. Tant la production industrielle, que les usages agricoles actuels, n’intègrent pas les risques de stress hydrique du pays dans leur consommation. Cette ignorance de la fragilité des ressources, liée aux effets observés du dérèglement climatique doit nous obliger à réfléchir d’urgence aux mesures à prendre afin d’assurer une résilience seule à même de garantir une sécurité hydrique pour l’ensemble de la population.

Une veille attentive et l’établissement d’un diagnostic territorial strict des ressources en eau potable et de leur consommation doivent être menés rapidement par les autorités publiques. Une politique de réduction de la consommation et du gaspillage par les plus gros consommateurs doit aller de pair avec la protection absolue des ressources en eau de surface et souterraine. Une éradication rapide des pollutions des eaux doit être menée, en parallèle avec la reconstitution des écosystèmes aquatiques de surface (arrêt du drainage, creusement de fossés, mares, étangs, …) en lien avec la modification urgente des pratiques agricoles actuelles et de la constitution de stockages (citernes d’eau) publics et privés.

Enfin, nous plaidons aussi pour la mise sur pied de conseils participatifs de sécurité hydrique par bassin hydrographiques, liés à des contrats de rivière, seuls à même de responsabiliser tous les acteurs et consommateurs du territoire, à la nécessiter de changer les comportement et de développer une écorésilience territoriale locale et solidaire, pour se préparer collectivement au mieux aux chocs et tempêtes qui arrivent.

Mise à jour des données (2 mai 2020)

Ce qui précède a été rédigé au début mars 2020, dans la perceptive d’une réunion de coordination publique sur les risques hydriques qui devait se tenir le 20 mars 2020 à l’initiative de Riccardo Petrella. Comme tant d’autres, cette réunion a été reportée vu les mesures de sécurité sanitaires liées à la pandémie du Covid-19.

Depuis lors, les données météorologique de l’hiver 2019 (décembre/janvier/février) ainsi que les mois de mars et d’avril 2020 ont été rendues publique par l’IRM.

Même si d’aussi courtes périodes ne sont pas statistiquement probantes, nous les avons reprises afin de vérifier si elles s’inscrivaient dans la ligne de ce qui a été décrit ci-dessus ou si elles s’en éloignaient. Les voici analysées, selon le même principe :

Il se confirme donc que cet hiver fut très doux, avec des pécipitations dans la normale, juste un peu supérieure à la moyenne trentenaire. Par contre, dès avril, les températures se sont mises à augmenter (et plus encore les t° maximales qui furent de 18,3°, soit 4,1°C supérieures à la normale (ce qui en amena plus d’un.e à se découvrir de plus d’un fil…). Du 15 mars au 27 avril, il n’est tombé que 5mm de pluie à Uccle (au lieu d’environ 100), ce qui a provoqué un stress hydrique pour certaines cultures.

A nouveau, l’hiver 2019 – 2020 fut tellement doux que l’on n’obseva que 2 jours de neige à Uccle, contre une moyenne trentenaire de 12,9 (avec des maxima de 21 jours).

Donc, la réalimentation des nappes ne fut pas bonne, d’autant plus que les pluies sont tombées souvent lors d’orages (là encore en nombre exceptionnel pour l’hiver où il n’y a d’habitude que 10 orages sur les 3 mois).

Ces derniers mois n’ont donc fait que valider notre analyse et renforcent donc nos conclusions de très forte attention à apporter à l’évolution de cette situation et surtout au mesures à prendre en urgence par les pouvoirs publics.

Il reste évident que nous continuons à assurer une veille ‘citoyenne ‘ par rapport à cette situation et ne manqueront pas de communiquer sur nos conclusions.


Annexe 1 : la Belgique connaît un fort stress hydrique

En août 2019 le think tank World Resources Institutes publiait une étude sur les risques de pénurie et stress hydrique des pays, en fonction de leur approvisionnement (pluies) et de leur consommation en eau. La Belgique est classée en 23ème (mauvaise) position sur 164 pays ayant le plus de risque de pénurie d’eau. C’est le pays le plus mal classé d’Europe occidentale et se range dans la catégorie pays ayant un haut niveau de stress hydrique: 40% de l’approvisionnement disponible est utilisé chaque année : par l’agriculture (70%), l’industrie (20%) et les ménages et le tertiaire (10%).

Plus exposée que les autres régions, la Flandre doit se préparer à de graves pénuries (démographie en croissance et besoins de consommation d’eau démultipliés…).

Annexe 2 : la sécheresse exceptionnelle du printemps/été 2018

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Avant juin 2020 Tribunes

Précédentes Tribunes

Voici les Tribunes publiées avant la mise en route du format « blog » :

Appel pour la sécurité hydrique de tous les habitants de la Terre
Une opinion d’Agathe Smyth, responsable plaidoyer pour Justice et Paix, et des membres de la coalition « eau » (*).
http://www.cdeclin.be/tribune.php?xtrib=20200322eau.php

Et si on traitait le réchauffement climatique comme le coronavirus ?
Anne Chevalier – 08 02 2020
http://www.cdeclin.be/tribune.php?xtrib=202002annechevalier.php

Ce n’est qu’un au revoir, old friends
Cédric Chevalier – 05 02 2020
http://www.cdeclin.be/tribune.php?xtrib=202002cedric.php

Collapse, décroissance, ressources, économie, climat :
lettre d’un anthropologue à sa famille
Miguel Rwubu – 09 01 2020
http://www.cdeclin.be/tribune.php?xtrib=202001miguel.php

Comment faire face aux répressions violentes ?
L’expérience chilienne
Paul Blume – 02 01 2020
http://www.cdeclin.be/tribune.php?xtrib=202001primeralinea.php

Climat : Faire le deuil d’un avenir radieux
Paul Blume – 22 11 2019
http://www.cdeclin.be/tribune.php?xtrib=20191122.php

Extinction Rebellion participe à un combat mondial de vie ou de mort
Un citoyen anonyme, participant à Extinction Rebellion Belgium – 12 11 2019
http://www.cdeclin.be/tribune.php?xtrib=20191112.php

Les mots des journalistes doivent refléter l’urgence climatique et environnementale
Cédric Chevalier – 27 06 2019
http://www.cdeclin.be/tribune.php?xtrib=20190627.php

Élections versus climat : enfin LE sursaut
Paul Blume – 11 05 2019
http://www.cdeclin.be/tribune.php?xtrib=20190511.php

Entre gauche caviar et croissance verte, l’indigence des programmes climatiques
Paul Blume – 28 04 2019
http://www.cdeclin.be/tribune.php?xtrib=20190428.php

Soyons des « Jaurès climatiques »
Paul Blume – 24 04 2019
http://www.cdeclin.be/tribune.php?xtrib=20190424.php

Climat : en incapacité de voter le 26 mai
Paul Blume – 11 04 2019
http://www.cdeclin.be/tribune.php?xtrib=20190411.php

« Allons enfants … du réchauffement ! »
Paul Blume – 29 03 2019
http://www.cdeclin.be/tribune.php?xtrib=20190329.php

Mais que se passe-t-il donc ?
Anne-Sophie Hubaux – 28 03 2019
http://www.cdeclin.be/tribune.php?xtrib=20190328.php

Pour qui roulent nos gouvernements ? La biosphère ou ses ennemis ?
Cédric Chevalier – 21 02 2019
http://www.cdeclin.be/tribune.php?xtrib=20190221.php

Fake news pédagogique
Climat : voteriez-vous pour « LE » ?
Petit exercice d’analyse de propositions politiques en matière climatique
Paul Blume – 15 02 2019
http://www.cdeclin.be/tribune.php?xtrib=20190215.php

Est-ce que rouler en voiture et prendre l’avion, c’est mal Papa ?
Cédric Chevalier – 08 02 2019
http://www.cdeclin.be/tribune.php?xtrib=20190208.php

Loi « climat » ?
Ne pas se tromper d’objectif !
Paul Blume – 05 02 2019
http://www.cdeclin.be/tribune.php?xtrib=20190205.php

Humanité versus Climat.
« Dépassé Bart ? »
Paul Blume – 01 02 2019
http://www.cdeclin.be/tribune.php?xtrib=20190201.php

Humanité versus Climat.
La lutte politique pour la définition des possibles humains.
Cédric Chevalier – 27 01 2019
http://www.cdeclin.be/tribune.php?xtrib=20190129.php